Vous avez dit Israël? Palestine? Vous avez dit arabe? - 3/7
Les palestiniens, peuple arabe ? Les clichés, le plus souvent puisés dans un vécu collectif plus ou moins proche, à coup sur fantasmé, ont la vie dure. Dans la pensée collective européenne, un homme arabe s’appelle forcément Mohammed n’est-ce pas ? Mais alors, comment qualifier les Libanais, peuple arabe s’il en est, dont près de quarante pour cent de la population était estimée chrétienne il y a quarante ans et dont beaucoup d’hommes portent des prénoms comme Robert, Antoine, Michel et dont beaucoup de femmes s’appellent Marie, Chloé, Marianne, Julie ? Dans une classe de trente élèves libanais, combien serait-perçus comme arabe par un Français d’Aubervilliers ? Deux ? Trois ?
Dans l’antique Canaan il y a plus de trois mille ans, l’actuelle Palestine, parmi les peuplades en place depuis des millénaires, sont arrivés des Hébreux, une nouvelle tribu alimentée régulièrement par des A’rbs (les futures Arabes), des bédouins venus du désert. Puis au cours des siècles se sont ajoutés les descendants des soldatesques des envahisseurs successifs, le viol est consubstantiel de la guerre, des Égyptiens, des Assyriens, des Perses, des Francs, des Turcs, mais aussi des réfugiés en tous genres fuyant les massacres perpétrés par leurs propres envahisseurs, des Arméniens, des Kurdes, et encore les enfants des riches marchands qui tenaient des comptoirs sur les côtes, des Grecs, des Italiens. Café / Léger / Au lait mélangé chantait Laurent Voulzy. Vous avez dit arabe ?
On dit je suis arabe mais être arabe, c’est quoi ? C’était une des questions existentielles de mes élèves Libanais (question récurrente dans la presse libanaise) du lycée français d’Al Khobar en Arabie saoudite, sur le Golgfe arabo-persique. On est quoi nous ? L’arabe était leur langue maternelle, ils apprenaient l’anglais pour le business et le français pour la promotion sociale. Ils ne voyaient pas très bien ce qu’ils avaient de commun avec les Saoudiens au milieu desquels ils avaient grandi, Arabes s’il en est, avec ces professeurs français originaires d’Afrique du Nord, qui se revendiquaient arabe mais dont l’arabe parlé avait autant de rapport avec leur langue que le français avec le portugais. Ils se sentaient profondément européens par attirance de mode de vie, ils étaient chrétiens (mille et une forme du christianisme libanais, musulmans, mille et une forme de l’islam libanais), ils avaient souvent une grand-mère arménienne, italienne, grecque, turcque ; ils se sentaient Phéniciens comme nous nous revendiquons Gaulois….
Évoquer la langue arabe au lycée d’Al Khobar, c’était entrer dans un monde de polémiques sans fin. De jeunes collègues français dont les parents, les grands-parents, les arrières-grands parents parfois s’étaient installés en France en venant d’Afrique du Nord, étaient venus enseigner au lycée d’Al Khobar pour pouvoir mieux vivre leur religion musulmane mais aussi pour que leurs enfants aient l’occasion d’apprendre cette langue arabe qui était celle de leurs pères. Une vision totalement fantasmée.
Et c’est bien le problème de l’arabe en tant que langue. De quoi parle-t-on ? Ces jeunes professeurs déchantèrent très vite et mirent le feu aux poudres quand ils découvrirent que l’arabe enseigné au lycée français était de l’arabe libanais, très mais alors très éloigné de l’arabe algérien, marocain ou tunisien parlé dans leurs familles. Eux, voulaient que leurs enfants apprennent l’arabe littéraire, notre latin pourrait-on dire. Une langue qui n’est parlée que par les intellectuels et dont un condensé modernisé, appelé arabe standard, est utilisé à la télévision, compris de tout le monde mais parlé par personne. Les tensions montèrent très vite. Les autorités saoudiennes qui se contentaient très bien de la situation et ne voyaient pas le problème, furent appelées pour trancher le débat. Agacé par ces revendications, l’inspecteur de l’éducation nationale saoudienne finit par imposer aux professeurs d’arabe qui étaient tous libanais, d’enseigner aussi...l’arabe du pays d’accueil, l’arabe saoudien, très proche de l’arabe libanais. Vous avez dit arabe ? Mes jeunes collègues s’en trouvèrent fort maris.
L’arabe fut, comme le latin en Europe, la langue de l’envahisseur. Ces langues se mâtinèrent avec les langues locales. Le latin donna le français, l’italien, l’espagnol… sur la rive nord de la Méditerranée. Sur la rive sud, l’arabe donna...de l’arabe alors qu’il devenait du libanais, du palestinien, de l’égyptien, du tunisien, de l’algérien, du marocain, chacun de ces pays déclinant sa langue en des dizaines de dialectes, de patois côtoyant les langues vernaculaires traditionnelles. Un quiproquo lourd de malentendus. En Algérie, les langues berbères (Chaouia, kabile…) côtoient les dialectes algérois, oranais, le français et...l’arabe. Tout comme le breton, le provençal, le basque… côtoyaient l’usage du français jusqu’à ce que les coups de règles en fer de nos instituteurs et la télévision fassent reculer ces anciens et vénérables langages.
Si aujourd’hui le terme arabe désigne tout peuple de la péninsule arabique ou possédant la langue arabe (on devrait plutôt dire une langue arabe) en partage (pays arabes ? arabophones?), il n’en n’a pas toujours été ainsi. Au IX° siècle avant J.C, il y a près de mille huit cents ans, A’rb, Arabe était synonyme de pasteurs, de bergers nomades, aujourd’hui, on utiliserait le terme de bédouin. L’Arabe, c’était celui qui vivait dans le désert en poussant ses troupeaux, celui qui n’était pas dans l’aire de civilisation urbaine, c’était l’autre. Le terme, à cette époque, n’est pas sans rappeler celui de barbare utilisé par les Romains. Les populations arabes de cette époque n’utilisaient d’ailleurs pas cette appellation pour se représenter mais le nom de leur tribu d’appartenance, de leur clan, de leur famille.
Cela n’a guère changé. Faut-il rappeler que l’Arabie saoudite est le seul pays au monde à porter le nom d’une famille régnante ? Et que ce pays est divisé en vingt-neuf tribus qui ont fait allégeance aux Saoud en 1934 après la victoire d’Abdelaziz (avec l’appui américain) pour que soient bien répartis les dividendes du pétrole...tant qu’il y en a ? Au cours des siècles, le terme arabe conquiert ses lettres de noblesse, des tribus mettent en place des royaumes, parfois brillants, en Oman, au Yémen, à l’intérieur de la péninsule même comme celui des Nabatéens (Pétra) à l’époque romaine, une histoire très riche dont nous commençons seulement à prendre conscience.
Dans l’Antiquité, le vocable évolue et désigne les peuples de la péninsule arabique, quelques soient leurs langues, généralement toutes sémitiques. Ainsi, les tribus juives vivant au Yémen ou dans la région de Médine étaient perçues comme arabes, tout comme les populations vivant en Oman ou le long du Golfe.
Alors, vous avez dit arabe ? Oui, bien sûr. On peut se sentir arabe dans son immense diversité comme on se sent européen, appartenir au monde arabe comme on pouvait se sentir du monde grec de l’antiquité, appartenir à une communauté civilisationnelle fondée sur une langue originelle dominante, une histoire plus ou moins partagée, des personnages qui ont laissé des traces, Mohammad, la saga des Omeyades, Salla-ad-dîn, Al-Muttanabi, Averroes, Ibn Khaldun, Nazik al-Malaïka, Oum Khaltoum, Ibrahim Maalouf... Être arabe, c’est avoir la fierté d’utiliser une écriture apparue vers le III°-IV° siècle après J.C (les historiens hésitent), de posséder une langue au service d’une poésie fleurie, d’avoir donné naissance à une religion devenue l’une des principales de la planète. Tout Arabe, musulman, chrétien, juif ou non croyant sait cela et en est fier. Et tant pis si les épisodes fâcheux de l’histoire sont soigneusement massés sous le tapis comme me l’expliquait la jeune femme copte qui faisait visiter le Caire à mes élèves d’Al Khobar, une histoire à trous.
Alors ! On est quoi nous ? A cette question mille fois posée par les élèves libanais, la réponse qui s’imposait à moi était, « Vous êtes multicouches. Vous êtes druze, alaouite, maronite, sunnite, shiite, de grand-mère turcque, grecque, arménienne, italienne, vous êtes arabe, vous êtes méditerranéen et finalement de jeunes hommes et femmes citoyens-nes de cette belle planète et bien sûr, Libanais et fiers de l’être. »
Je ne connais pas la Palestine voisine du Liban mais je pense que l’on pourrait dire la même chose de ses habitants. Les Palestiniens sont issus de familles diverses, sont musulmans, chrétiens, parfois juifs, méditerranéens, arabes, hommes et femmes citoyens-nes de cette belle planète parfois citoyens d’Israël, Palestiniens et fiers de l’être.
La pureté raciale est une connerie criminelle. Les nostalgiques actifs de l’empire arabo-musulman et du califat sont aussi dangereux que ceux qui veulent rétablir l’antique royaume d’Israël où les tenant d’un monde gaulois et franc persuadé de la mission civilisatrice de la France qui versent encore de nos jours leur larme en contemplant la tâche rose de l’empire colonial des cartes de nos écoles d’antan, servent de service d’ordre à nos partis néo-fascistes (celui de la fille du milliardaire Le Pen en tête) et font encore des ratonnades dans les villages de notre beau pays comme il y a peu à Romans-sur-Isère.
Les habitants de l’Arabie d’aujourd’hui n’ont pas grand-chose à voir avec ceux de l’Arabie antique, tout comme les Juifs d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec les Hébreux des premiers temps, tout comme les Français n’ont plus grand-chose à voir avec les Gaulois et les Francs. Tant d’autres peuples sont passés par là et tant d’années se sont écoulées. Ainsi va le monde dans ses singularités et dans sa diversité, toujours mouvante, passionnante.
On peut chanter avec Maxime Leforestier :
On choisit pas ses parents,
On choisit pas sa famille
On choisit pas non plus
Les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger
Pour apprendre à marcher
Être né quelque part
Être né quelque part
c'est toujours un hasard
(Nom'inqwando Yes Qxag Iqwahasa) (2 fois)
Quand on a l'esprit violent, on l'a aussi confus
A suivre...
Vous avez dit Juif ? / Vous avez dit Palestiniens ? / Israéliens, Palestiniens, aujourd’hui. Quid de demain ? Bibliographie
Antoine LEPRETTE