En souvenir de ma grand-mère Edith Aghion
Qu'est devenue la joie?
Le monde s'est terni.
Une couche de rouille et de moisi s'est déposée sur nous.
Où sont passés les rires?
J'ai voulu prendre ma flûte de roseau pour jouer les notes de l'harmonie de la nature,
Ses notes étaient grippées,
Son chant engourdi.
La flûte était fêlée sous les coups d'un soleil trop fort pour lequel elle n'avait pas été taillée.
Maître de la joie et de l'harmonie, toi qui semais des étincelles dans mes pupilles bleues, qu'es-tu devenu?
Où es-tu passé?
Nous t'avons achevé à coups de marteaux-piqueurs
Et nous avons brûlé la joie en servant la Tour.
Aujourd'hui, covidés, nous avançons masqué.
C'est le prix de nos trahisons.
Il ne nous reste plus que nos peurs, nos pleurs, notre amertume et nos rancœurs
Et partout, la colère des poings levés.
Mais au bout du ciel, un coin de nuage se lève.
Des femmes,
Des hommes,
Des enfants,
Ils ont repris ma flûte fatiguée,
Ma vieille flûte de roseau
Et leurs chants s'élèvent sous le soleil brûlant
Dans un dialogue renouvelé avec toi,
Maître de l'harmonie et de la joie.
Ils plantent des arbres,
Caressent la terre,
Refont jouer les voiles dans le vent des navires
Et tant pis si la Tour doit s'effondrer un jour.
Et qu'ils s'en aillent au diable avec leurs comptes truqués,
Leurs fiches numérotées,
Nos données numérisées,
Leurs yeux qui nous regardent
Sur nos places, nos trottoirs et jusque dans nos maisons.
Comme disait le grand Léo:
"Tout ça! on s'en fout!"
A nouveau la musique de la flûte de roseau s'élève dans l'air frais de la rosée matinale.
Nous retrouvons la joie,
La joie de vivre,
La joie de chanter, de danser,
La joie d'aimer.
Antoine Leprette
Jeudi 20 août 2020 -
Jour de marché à Hennebont
Et nous comptons nos morts
Car nous avons des morts
Des centaines, des milliers,
Bientôt, des centaines de milliers
Des hommes, des femmes, des anciens, des enfants.
Et sur leurs corps si vite jetés
Par delà les couleurs de leurs yeux qu'on ne peut oublier
Qui inondent nos prunelles des larmes que nous n'avions pu verser,
Eux, recommencent à compter, à payer, monnayer
Avides de construire, de déjà reconstruire
La tour,
La tour grande
Grande
Si grande qu'elle doit toucher le ciel
La tour
Qui détruit
Qui courbe nos échines
Empoussière nos poumons
Emplit de haine nos regards
Pour les autres,
Tous les autres
Pour nous même
La tour qui nous meut
Incessant mouvement
Nous met seuls dans la foule
Épuise nos sentiments
Affole les oiseaux
Mais que valent les oiseaux?
Tapis dans l'ombre de nos morts,
Plus que jamais inutiles
On les avait presque oublié
Ils semblaient perdus, hagards, parfois meurtris,
Souvent maladroits
Cachant mal leur surprise.
Eux aussi paraissaient effarés
Ils n'étaient pas préparés
Et nous les comprenions.
Ils sont donc comme tout le monde
Eux aussi ont un cœur, des amis, des parents
Ils nous font souvent rire avec leurs maladresses
Leurs mensonges mesquins
Qui cachent mal leur détresse
Leur insuffisance
Leur suffisance.
Alors, nous pardonnons
Nous pardonnons si vite!
Venez,
Venez avec nous,
Dansez à la vie retrouvée
Quand la faucheuse sera passée
Venez, chantez avec nous
Rions avec l'oiseau
Dans nos villes renaissantes,
De l'herbe sur les pavés,
Dans nos douces campagnes,
Par les abeilles butinées.
Ils nous écoutent,
Et nous laissent parler
Mais la tourmente passée
Ils reprennent les rênes
Et les tiennent serrées.
Car au fond ils s'en foutent.
Leurs yeux sont secs
Cœurs de béton.
Et s'ils ont eux aussi
Leurs victimes et leurs morts
Ils ne savent pas pleurer.
Ne rien laisser passer.
C'est à la tour qu'il faut penser.
Aldo Moro
Vous vous souvenez?
Abandonné
Sacrifié
Sur l'autel de la Tour
Qui au ciel doit monter
Ils ne pensent qu'à ça.
Après les mots de guerre
Après les mots de paix
Après les mots câlins
Les mots doux, les caresses
Les voilà qui reviennent
Durs, cassants, blessants
Il faut siffler la fin de la partie
Assez joué!
Devoir
Savoir
Pouvoir
Chacun à sa place
Une seule tête
Un seul rang
Un seul chant
Il faut la reconstruire
La tour
La tour grande
Si grande
Elle doit toucher le ciel
Peu importe les oiseaux
Et d'abord, quels oiseaux?
Et ne vous inquiétez pas
On vous les fera vos monuments
Vos monuments aux morts
A tous vos morts
Vos héros d'un jour
Vos héros pour toujours
Vous les aurez vos danses
Vous les aurez vos chants
Une fois l'an
Au pied de vos monuments
Promis, on a promis
Cela ne sera plus
Promis, promis
Nous aussi on a juré, sermenté
Plus jamais cela!
Plus jamais!
Vous ne mourrez plus
On va s'en occuper!
Et vous serez:
Filmés
Surveillés
Numérisés
Pistés
Encartés
Téléfilmés
Cadrés
Encadrés
Webcamés
Clonés
Surveillés
Enregistrés
Tweetés
Facebookés
Googueulisés
Télésurveillés
Videofilmés
Digitalisés
Aseptisés
Big Brother
Tu te souviens mon amour?
Big brother is watching you
Tu te souviens?
"Au clair de la lune, mon ami oiseau
Donne moi ta plume
Pour chanter plus haut"
Tu m'as tendu la main
Je t'ai tendu mes plumes.
Tu te souviens?
On a promis
Promis!
Mais peut-on encore promettre?
Ils nous ont tellement tout pris
Même nos mots
Jusqu'à nos rêves
Parfois leurs mots qui consolent
On se prend à y croire
On voudrait tant y croire
Et si c'était vrai?
Alors on fait semblant
On se rassure un peu.
Mais quand même mon oiseau joli
Promis!
Encore
Encore une fois!
On va essayer
On va les surveiller
On va tout tenter
On ne les laissera plus
T'oublier, te blesser, te tuer
Mon amour
Mon oiseau
Ma Terre
Ma liberté.
Antoine Leprette
Samedi 11 avril 2020
La maison du pêcheur
Locmiquélic
L'été de canicule et de sécheresse que nous venons de vivre, prévu de longues date, mais plus précoce, plus violent encore que les prévisions des plus grands scientifiques du monde entier doit nous interroger une fois de plus sur notre cécité et notre incapacité collective à prendre les mesures vitales pour préserver un environnement qui nous a tant apporté, que nous avons profondément aimé et qu'un système inique mis en place par des individus animés par la seule idée de profit ou aveuglés par l'idée que nous pouvons améliorer indéfiniment notre mieux être sans en payer le prix. Cet été devrait nous réveiller! Trois poèmes pour se poser, réfléchir, espérer. Prendre le temps de vivre comme disait Moustaki.
Lire la suite de Et nous recommençons, toujours
Publié dans le n°201 de la revue Florilège
Hommage à Pierre Soulage
Le noir m'habite,
Le noir me prend.
Je suis inondé de lumière.
Le noir se drape d’or, de rouge, de bleu, de vert,
Une toile brille sur un mur d’acier rouillé,
C’est l’air qui vibre au soleil de tous les étés,
C’est le désert qui scintille la nuit, reflète les étoiles.
Le noir devient couleurs.
Les mille et un reflets du noir quittent le monde d’en bas,
La souffrance, le trépas,
Ils gagnent la lumière, se pare de soleil,
Le noir devient fête,
Feu d’artifice d’encres de Chine.
Antoine LEPRETTE
Publié dans mon recueil Être(s) libre(s) vivant(s)!, dans le n° 203 de la revue Florilège et dans le recueil 2026 du Printemps des Poètes édité par l'APHP
Entrer en douceur dans des déserts brûlants
Tutoyer les étoiles
Revoir son doux visage
Entrouvrir les lucarnes de ses yeux pour lui offrir ses paysages
S’envoler sur les ailes de ses rêves les plus fous
L’aimer elle, lui, le différent, la différente, lui, elle, les pas-pareil(le)s
Inventer la douceur d’un matin frais, les caresses du vent
Brûler les jours mauvais
Renaître tous les jours à des matins nouveaux
Errer, sans but, pour le simple plaisir d’être
S’étonner encore, s’émerveiller toujours
Vivre doucement, intensément, chaque minute, chaque seconde
Inventer ses lumières, ses parfums, ses musiques
Voir les mots en couleurs, en dégradés de gris
Arpenter les chemins, choisir les carrefours
Naviguer au-delà des flots et au-delà du Temps
Tenir les deux bouts de sa vie tout en s’abandonnant
S’en aller doucement, sourire aux lèvres, faire un signe de la main, sans se retourner.
Antoine Leprette