Quarante-sixième jour de confinement

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Classé dans : Voyages en poésie Mots clés : Confinement, Temps, Epidémie

Suis-je vivant?

Suis-je mort?

Suis-je en train de marcher dans mon rêve, endormi?

Le mouvement de la pendule semble s'être arrêté.

La vie s'est mise à bégayer

Le temps a dérapé

Nous sommes sur la bande d'arrêt d'urgence

Et nous voyons la vie passer sur le côté .

Nous sommes dans un cliquet du temps

Un cliquet bloqué.

 

Antoine Leprette

Jeudi 30 avril 2020 - Maison du pêcheur - Locmiquélic

Publié dans le volume 3 de la revue "Onn zeu oueb eugaine" - 10 mai 2020

Vingt-septième jour de confinement - II

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Classé dans : Voyages en poésie Mots clés : Confinement, Epidémie

Et nous comptons nos morts

Car nous avons des morts

Des centaines, des milliers,

Bientôt, des centaines de milliers

Des hommes, des femmes, des anciens, des enfants.

Et sur leurs corps si vite jetés

Par delà les couleurs de leurs yeux qu'on ne peut oublier

Qui inondent nos prunelles des larmes que nous n'avions pu verser,

Eux, recommencent à compter, à payer, monnayer

Avides de construire, de déjà reconstruire

La tour,

La tour grande

Grande

Si grande qu'elle doit toucher le ciel

La tour

Qui détruit

Qui courbe nos échines

Empoussière nos poumons

Emplit de haine nos regards

Pour les autres,

Tous les autres

Pour nous même

La tour qui nous meut

Incessant mouvement

Nous met seuls dans la foule

Épuise nos sentiments

Affole les oiseaux

Mais que valent les oiseaux?

 

Tapis dans l'ombre de nos morts,

Plus que jamais inutiles

On les avait presque oublié

Ils semblaient perdus, hagards, parfois meurtris,

Souvent maladroits

Cachant mal leur surprise.

Eux aussi paraissaient effarés

Ils n'étaient pas préparés

Et nous les comprenions.

Ils sont donc comme tout le monde

Eux aussi ont un cœur, des amis, des parents

Ils nous font souvent rire avec leurs maladresses

Leurs mensonges mesquins

Qui cachent mal leur détresse

Leur insuffisance

Leur suffisance.

Alors, nous pardonnons

Nous pardonnons si vite!

Venez,

Venez avec nous,

Dansez à la vie retrouvée

Quand la faucheuse sera passée

Venez, chantez avec nous

Rions avec l'oiseau

Dans nos villes renaissantes,

De l'herbe sur les pavés,

Dans nos douces campagnes,

Par les abeilles butinées.

 

Ils nous écoutent,

Et nous laissent parler

Mais la tourmente passée

Ils reprennent les rênes

Et les tiennent serrées.

Car au fond ils s'en foutent.

Leurs yeux sont secs

Cœurs de béton.

Et s'ils ont eux aussi

Leurs victimes et leurs morts

Ils ne savent pas pleurer.

Ne rien laisser passer.

C'est à la tour qu'il faut penser.

Aldo Moro

Vous vous souvenez?

Abandonné

Sacrifié

Sur l'autel de la tour

Qui au ciel doit monter

 

Ils ne pensent qu'à ça.

Après les mots de guerre

Après les mots de paix

Après les mots câlins

Les mots doux, les caresses

Les voilà qui reviennent

Durs, cassants, blessants

Il faut siffler la fin de la partie

Assez joué!

Devoir

Savoir

Pouvoir

Chacun à sa place

Une seule tête

Un seul rang

Un seul chant

Il faut la reconstruire

La tour

La tour grande

Si grande

Elle doit toucher le ciel

Peu importe les oiseaux

Et d'abord, quels oiseaux?

Et ne vous inquiétez pas

On vous les fera vos monuments

Vos monuments aux morts

A tous vos morts

Vos héros d'un jour

Vos héros pour toujours

Vous les aurez vos danses

Vous les aurez vos chants

Une fois l'an

Au pied de vos monuments

 

Promis, on a promis

Cela ne sera plus

Promis, promis

Nous aussi on a juré, sermenté

Plus jamais cela!

Plus jamais!

Vous ne mourrez plus

On va s'en occuper!

Et vous serez:

 

Filmés

Surveillés

Numérisés

 

Pistés

Encartés

Téléfilmés

 

Cadrés

Encadrés

Webcamés

 

Clonés

Surveillés

Enregistrés

 

Tweetés

Facebookés

Googueulisés

 

Télésurveillés

Videofilmés

Digitalisés

 

Aseptisés

 

Big Brother

Tu te souviens mon amour?

Big brother is watching you

Tu te souviens?

 

 

"Au clair de la lune, mon ami oiseau

Donne moi ta plume

Pour chanter plus haut"

Tu m'as tendu la main

Je t'ai tendu mes plumes.

Tu te souviens?

On a promis

Promis!

Mais peut-on encore promettre?

Ils nous ont tellement tout pris

Même nos mots

Jusqu'à nos rêves

Parfois leurs mots qui consolent

On se prend à y croire

On voudrait tant y croire

Et si c'était vrai?

Alors on fait semblant

On se rassure un peu.

Mais quand même mon oiseau joli

Promis!

Encore

Encore une fois!

On va essayer

On va les surveiller

On va tout tenter

On ne les laissera plus

T'oublier, te blesser, te tuer

Mon amour

Mon oiseau

Ma Terre

Ma liberté.

 

Antoine Leprette

Samedi 11 avril 2020 - La maison du pêcheur - Locmiquélic

Vingt-septième jour de confinement - I

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Classé dans : Voyages en poésie Mots clés : Confinement, Epidémie, Temps

Je ne compte plus les jours

Je ne compte plus les nuits

"Ô temps suspend ton vol!"

Et le temps s'est posé

Et le temps s'est figé

Dans un souffle

Plus un souffle

Dans cet instant volé

Qui dure l'éternité

Le monde s'est arrêté

De vivre, de respirer.

 

Inspire

Expire

Inspire

Expire

Et puis, sans crier gare

Entre inspire et expire

La pause

La pause du temps

Pause sur image dans un replis du temps,

Une légère suspension

Un univers entier

Que va-t-il se passer?

Nous sommes effarés

L'arrêt du temps

Nous contemplons avec terreur ce monde détruit

Ce champ de ruine

Nos champs,

Nos ruines.

 

L'arrêt du temps nous donne le temps

Le temps de voir

De regarder

De voir passer le temps

Stupéfaits!

Le temps s'est arrêté

Nous ne respirons plus

Et pourtant

Nos cœurs continuent de battre

A vide

Arrêt sur image

Qu'avons nous fait ?

Tout est dévasté.

 

Je suis sur une île déserte

Et je suis seul au monde

Personne

Le monde est suspendu.

Dans les rues de mon île

Il y a pourtant des gens

Des passants,

Figés

Masqués

La démarche mécanique

Ils bougent et ne bougent pas

Ils n'ont plus de visages

Leurs yeux sont vides, inquiets.

 

On voit des hommes, des femmes

Mais pas d'enfants.

Il n'y a plus d'enfants!

Les enfants sont cachés.

Mon île, c'est Pompéi

Nous sommes couverts de cendres

Et pourtant!

Nos cœurs continuent de pulser

Mais notre sang ne circule plus

Qu'allons nous devenir?

 

Un oiseau est passé et m'a pris par la main

Non! je n'ai pas rêvé

J'ai vu son œil cligner

Il m'a fait signe de sa plume

Et mon sang s'est remis à couler.

Dans la rue, un grand bruit

Des chants

Des cris de joie

On se fait signe de la main

On danse sur les balcons

Au son des guitares

Aux rythmes des tambours

Au loin, les montagnes brillent

On ne les voyait plus.

Un oiseau est passé, nous a pris par les mains

Et puis s'est envolé.

 

Un hoquet!

Notre respiration bloquée s'entrouvre à l'air nouveau

Presque étouffés.

Nous regardons l'oiseau

Et nous nous regardons.

L'air est entré dans nos poumons glacés

Un air frais, si frais,

Notre sang s'est mis à ruer, à rugir

Un sang rouge, oxygéné

Nous n'avions plus l'habitude.

Nous nous sommes contemplés

Et nous avons souri

Et nous avons ri

Et nous avons pleuré

Pleuré de rires et de sourires

Pleurés de sentir la vie.

 

Le soleil était rouge et les oiseaux volaient

Nous entendions leurs chants

Un chant doux et sauvage

Alors!

Nous nous sommes aimés

Timidement

Avec pudeur

Doucement

Avec lenteur

Puis plus vite

Au rythme des tambours qui battaient dans la vallée

Et ils disaient les tambours:

"L'air est pur

Écoutez les oiseaux"

 

Alors!

Alors!

Nous avons dansé

Les hommes avec les femmes

Les femmes avec les hommes

Les hommes avec les hommes

Les femmes avec les femmes

Tous mêlés

Tous emmêlés

Et nous avons chanté

"Au clair de la lune, mon ami oiseau

Donne moi ta plume

Pour chanter plus haut"

Et nous avons promis

Nous avons fait serment

Quand nous avons senti notre sang qui coulait

Qui recommençait à mugir dans nos veines bleutées

Nous avons juré

De ne plus jamais recommencer

Pour ne plus avoir a revivre l'arrêt du temps

Ne plus jamais se demander:

""Qu'avons nous fait?"

Antoine Leprette

11 avril 2020 - Maison du Pêcheur - Locmiquélic

Dix-neuvième jour de confinement

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Classé dans : Voyages en poésie Mots clés : Confinement, Epidémie

Silence
Torpeur
Et encore le silence
Serions nous les seuls survivants?
La Terre est entrée en collision avec un paquet de coton.
Nous sommes ouatés
Nous errons dans des rues vides.
Tiens, un autre être humain!
Que c'est étrange!
Nous nous écartons sur son passage
L'autre est devenu notre ennemi
Et pourtant!
Nous lui sourions
Discret geste de la main
Un léger "Bonsoir!"
Une dernière complicité
Un dernier reste d'humanité.
Nous vivons comme si c'était l'Apocalypse.
C'est venu comme ça
D'un coup
En douceur
Si doucement.

Ouate
Nous baignons dans la ouate
Tout arrive feutré
Non par la porte d'entrée mais par écran interposé
Et nous acceptons tout
C'est arrivé si vite.
Quelles journées étranges
Mes amis sont devenus des numéros
On échange des textos, tout, n'importe quoi
Il paraît qu'on meurt mais où sont donc les morts?
Nous vivons, mangeons, respirons, dormons dans nos bulles
Nous sommes des milliards de bulles
Qui flottent
Dans nos maisons
Dans les rues.

La moitié de l'humanité s'est arrêtée de vivre
Gestes suspendus
Figés
Respiration coupée
On parle
On écrit
Beaucoup
Trop sans doute
Trop vite pour compenser le vide sidérant de nos vies à l'arrêt.
Des écrans, nous arrivent des flots de vie
On s'interpelle sur les balcons
On meurt, on soigne, on se bat partout
Dans les rues, les magasins, dans les champs, les hôpitaux.
Les artistes, les musées, les savants
C'est un immense partage
Dans une réalité bizarre
Sur le net, ce grand bazar
Souk moderne sans odeur.
Une vie nouvelle qui coure le long des fils
Qui vole dans l'espace.
Et je vois mes enfants
Ils sont là sur l'écran
Vivants
Ils me font signe de la main.

"Nous sommes en l'an 2020"
Titre de film de science fiction
De roman d'anticipation.
Je suis petit
Adolescent
Allongé sur mon divan
Je lis mes bandes dessinées

"Nous sommes en 2020
Silence
Torpeur
Et encore le silence
Serions nous les seuls survivants?
La Terre est entrée en collision avec un paquet de coton"

Antoine Leprette

Mardi 3 avril 2020 - La maison du pêcheur - Locmiquélic

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