Coup d’œil dans le rétroviseur

Pourquoi se présenter? parler de soi? On pourrait répondre pourquoi pas. En fait, les écrits, nos réalisations quelles qu’elles soient, comme nous l'enseignait Bachelard, nous apprennent plus sur leurs auteurs qu'autre chose. Alors, autant donner quelques clefs à l'avance. La pudeur en prend un coup mais c'est le prix à payer.

Je suis né à Madagascar, sur les hauts plateaux, en pays betsileo. J'ai poussé ensuite en pays Veso, une contrée de pêcheurs. J'en garde une marque indélébile. Le départ pour la France vers l'âge de deux ans et demi fut pour moi un véritable arrachement sur lequel j'ai pu mettre enfin des mots lors de mon séjour sur la Grande Île à l'âge de quarante ans. J'ai pu écrire cela dans un récit de voyage "la réconciliation". J'y décris la découverte d'images enfouies de cette si petite enfance, qui m'attendaient là, intacts, vierges de tout travail de mémoire qui transforme les faits en souvenirs, comme les jouets ou les livres conservés dans la malle de votre enfance rangée dans le grenier. J'en fus apaisé. Si mon enfance fut une suite d'amour et de bonheur, l'adolescence qui a suivi fut difficile, à la fois joyeuse et violente. Les vices cachés de mon enfance s'échappaient de partout, sans les mots pour le dire.

En 1994 sortait le "Péril jeune " de Cédric Klapisch. Ma sœur qui l'avait vu avant moi s'écria: "mais c'est nous ça". Le fait est que je me retrouvais un peu dans tous les personnages du film. J'ai vécu les années soixante-dix avec fougue et passion, dans toutes leurs dimensions joyeuses et tragiques, leurs quêtes, tous ces rêves qui sont encore les miens. J'avais quinze ans puis vingt. Nous défrichions un monde que nous voulions nôtre, tout de suite! Nous voulions vivre à l'instant les rêves de ceux qui nous précédaient. "Sous les pavés la plage". "Nous prendrons le temps de vivre, d'être libre mon amour!" chantait Moustaki. Quel magnifique programme. J'ai toujours quinze ans.

Dans ces années là, le lycéen en rupture de ban devint animateur, coursier à la course en mobylette dans Paris, caviste, docker, Gaston Lagaffe à la sécurité sociale. Il a même fait son service militaire et défilé le premier mai en gueulant "Soldat sous l'uniforme, tu restes un travailleur" . Une fierté. Ses copines étaient toutes dans des "groupes femmes". Militant gauchiste de base, il préparait la révolution tout en cultivant son herbe sur son balcon. Des joints à l'héro, il n'y a souvent qu'un pas et les deals qui vont avec. J'ai perdu beaucoup d'amis. La révolution n'a pas eu lieu. Il y eut des morts en Italie, en Allemagne. Après quelques mois passés à la fac de Vincennes, expérience hors norme, j'ai intégré une école d'infirmières (ers) à Paris. Je me suis syndiqué. Je n'ai pratiquement jamais cessé depuis.

J'ai travaillé ensuite comme infirmier pendant près de dix ans. J'ai œuvré en blouse blanche en haute réanimation, accompagné nos anciens dans les mouroirs, les enfants victimes de leucémie dans leurs derniers instants, réparé les yeux des ouvriers soudeurs des ateliers naval à Marseille, recousu les doigts et les mains des bouchers des abattoirs de Saint-Marcel, nettoyé le cul des malades dans des services de gastro-entérologie, prélevé le sang qu'on ne savait pas encore contaminé à des détenus des Baumettes, accompagné jusqu'au bout des malades cancéreux en phase terminale en proie à des souffrances indescriptibles, épaulé de grands alcooliques dans leurs démarches de sevrage et de grands schizophrènes dans leurs hallucinations et leurs délires à Perpignan. J'ai appris la vie.

Ayant eu le sentiment de me trouver dans une impasse et après quelques traversées du Sahara en Peugeot 504, j'ai repris le chemin de la fac. Je suis devenu professeur d'histoire-géographie stagiaire à Marseille dans le lycée dans lequel ma maman fut scolarisée et passa son bac en mai 1940. Drôle de hasard. "Surtout M. Leprette, ne le dites pas que vous êtes parisien", me disaient mes élèves de seconde qui m'invitaient à l'OM, dans les virages, pour assister à un match contre le PSG.

J'ai effectué ma première année d'enseignement dans une petite ville sidérurgique en milieu rural dans le Calvados. La profession des parents? "Propriétaires". Tout un programme, toute une époque. C'était la fin des années 1980. A la boulangerie, les clients qui faisaient la queue laissaient toujours passer la femme de monsieur le maire. Je revois encore une de mes élèves, 18 de moyenne. Parents marocains, le papa ouvrier sidérurgiste, analphabètes. Leurs six enfants ont fait des études supérieures, brillantes.

Puis ce fut le retour en Provence dans un collège rural perdu, peuplé d'enfants de marginaux droits sortis de mai 68. Je ne sais plus le nom du crétin qui chantait "Que sont nos hippies devenus?" Les enfants de ces derniers avaient tous quelques années de retard mais quelle richesse d'inventivité, de créativité, d'amour! Leurs parents étaient tous des piliers de la vie culturelle et artisanale de ces contrées encore désertées du Haut-Var. Ceux qui ont créé le festival du "Plancher des chèvres", rassemblant chaque année plusieurs centaines de passionnés au milieu de nulle part, sont pour moi, une partie de ma famille.

J'ai ensuite enseigné dans un lycée rural, général et technologique. Au milieu des années 1990, on y entendait encore parler le provençal. Cinq ans plus tard, un élève qui avait un peu trop l'accent chantant de mes aïeux marseillais étaient l'objet de quolibets. La Provence subissait un vrai rouleau compresseur colonial, au sens littéral du mot. Je comptais y rester deux ou trois ans, j'y ai travaillé dix huit ans. Des années de bonheur à vivre dans la campagne une vie familiale remplie d'amour et d'aventures mais au bout de tant d'années, la bougeotte nous a repris.

En 2012, nous sommes partis en Arabie saoudite, mon épouse et moi, pour travailler au lycée français d'Al Khobar sur le golfe arabique (persique pour les Iraniens), en face de Bahreïn. Isabelle montait in extenso une bibliothèque pour l’école maternelle, j' enseignais l'histoire, la géographie et même la philosophie à de jeunes Libanais, Egyptiens, Syriens, Tunisiens, quelques Français, un Québecois, un jeune Allemand. Leur curiosité étaient insatiable. Ils ont été mes plus grands professeurs. Trois années de bonheur dans un monde en pleine mutation écartelé entre le VII° et le XXII° siècle. Un vrai privilège. Quand j'ai vu un vieux bédouins en tawb blanche, le shemag bien vissé sur sa tête, se faire un selfie sur fond de Golfe arabique, j'ai compris que ce pays ne reviendrait plus jamais en arrière. C'était juste une histoire de temps et malheureusement des violences qui vont avec.

Les clichés ont la vie dure mais le monde bouge en Arabie. Isabelle déambulait dans les rues en abbaya rose lilas. Elle roulait en vélo sous le regard sidéré des hommes (de plus de 35 ans) et l'oeil ahuri des immigrés indiens. Sur son passage, les Saoudiennes toutes de noir vêtues qui la croisaient, levaient le pouce discrètement en signe d'approbation et de complicité. Depuis, elles ont obtenu le droit de vote et celui de conduire. Elles arborent fièrement quelques fanfreluches sur leurs abbayas austères, les plus jeunes découvrent leurs cheveux. La flagellation vient d'être interdite tout comme la peine de mort pour les mineurs. Jamal Khashoggi n'a pas été assassiné pour rien. Ce sont des premiers pas.

En 2015, j'ai migré vers le Gabon, suis passé du sable à la forêt dense, d'un monde en noir et blanc à un univers tout vert, de la sécheresse la plus absolue à la pluie quotidienne, des routes secondaires construites comme des autoroutes à des rues criblées de nids de poule comme si elles avaient été bombardées la veille, d'une police protectrice des étrangers à une flicaille racketteuse. Les hommes et les femmes étaient tous noirs. J'étais un des seuls blancs. La différence changeait de camp. C'était à mon tour de me sentir parfois très seul, différent. A Libreville, j'ai entendu un policier gabonais traiter un immigré béninois de "sale nègre qui devrait rentrer dans son pays". Les métis étaient considérés comme blancs. Mes collègues antillais qui revenaient en France pour leurs congés vivaient un drôle de yoyo. A mon arrivée, je n'arrivais pas à distinguer mes élèves. Au bout de quelques mois, je découvrais des visages uniques, singuliers, les différences de nuances du noir, de la forme des pommettes, des yeux, des nez, de la couleur des lèvres, les mille et une couleur de la vie. Évoquant mon désarroi devant mes élèves de première, l'une d'elle leva le doigt, très vite: "J'ai vécu trois ans en Chine" me dit-elle. "Les Chinois, ils sont tous comme ça". Ce faisant, elle étirait ses yeux avec ses doigts. Nous avons bien ris tous ensemble ce jour là. En Arabie, les salaires étaient fonction de la nationalité et j'ai eu entre les mains une annonce pour se procurer un esclave. Un ami américain d’origine haïtienne, brooker à la bourse des pétrole de New-York me confiait un jour: "Quand je viens à Paris, ça ne loupe pas. Si je prends le métro, je me fais contrôler dans les dix minutes qui suivent avec le tutoiement de rigueur. Je sors mon passeport américain et les policiers se confondent en excuse." Le monde et sa connerie, sous toutes les latitudes.

En regardant derrière moi, je ne peux que dire merci à tous ces jeunes qui m'ont tant appris. Ce sont eux qui font le monde d'aujourd'hui, qui se battent contre le covid dans les hôpitaux (là, ce sont plutôt elles), inventent des vies nouvelles un peu partout, font la révolution au Liban. Mes élèves! La jeunesse est toujours une promesse. Quelle richesse!

Aujourd'hui, après avoir quitté ma chère Provence devenue l'indéfendable PACA, je construis avec mon épouse une nouvelle vie dans mon refuge breton avec l'océan comme horizon, entre plume et mât de misaine. Il y a toujours des migrants qu'on empêche de vivre et d'aimer, des gens qui bossent et font tourner la boutique, payés comme des lance-pierre, des femmes battues par leurs compagnons et les plastiques n'ont jamais étaient aussi nombreux dans nos rivières. Mais les idées fusent à nouveau. Ça gronde fort. Un autre monde s'invente. J'ai peut-être encore, modestement, mon mot à dire.

Locmiquélic - Lundi 4 mai 2020

Le portrait d'Antoine Leprette est signé Titouan