Exil - II !

Rédigé par Antoine Aucun commentaire
Classé dans : Voyages en poésie Mots clés : Exil

Exil espoir

Exil souffrance.

Elle est partie

Ils sont partis.

Je les revois tous

Ils étaient des centaines

En une file étrange d'hommes, le regard perdu.

Aéroport de Dammam

Arabie saoudite

Le long du Golfe

Deux heures du matin

Les yeux fatigués

Silencieux

Ils attendent le sésame,

Tampon sur le passeport qui leur dira "Entrez!"

Ils ont quitté l'Inde ou le Népal, le Sri-Lanka, le Bangladesh

Un seul rêve dans les yeux

Une seule boussole

Toujours la même

Chacun la sienne

Mon garçon

Mon fils

Toi qui porte mon nom

Tu le porteras loin, très loin, plus haut que moi.

 

Il s'appelait Muhammad et venait du Bengale

Son nom est Bastarian, originaire des Indes.

Ils étaient chauffeurs, jardiniers, serveurs

Mister plomber, Silicon man, hommes à tout faire

Invisibles

Si présents

Toujours souriant devant les abbayas noires

Toujours aimables avec les tawbs blanches

Toujours si polis avec les passeports blancs.

Vous arriviez tous les matins dans les bus qui déversaient vos corps fatigués.

D'où veniez vous?

Où retourniez vous le soir quand la nuit tombait sur le désert brûlant?

A combien dormiez-vous dans ces containers chauffés à blanc sous le soleil incandescent de l'Arabie des sables?

D'où veniez-vous, vous qui, jour après jour, sans jamais s'arrêter, couraient, sceaux de goudron brûlant à la main, slalomant au milieu des quatre-quatre rutilants lancés à des vitesses folles, pour boucher les trous de leurs autoroutes sans fin?

Vous qui, sans jamais s'arrêter, chassaient le sable qui recouvrait ces rubans de bitumes filant dans le désert surchauffé,

Combat de tous les jours contre les vents de sable aux embruns dorés.

 

Et toi jeune fille aux yeux remplis de larmes,

Le cœur glacé de peur à ces lendemains flous,

Ton âme pétrie d'angoisse à quitter ton village, tes parents, ta famille, tes paysages d'enfant.

Tu serrais fort la main de ta voisine quand l'avion prit son envol pour l'Arabie des mille et unes inquiétudes.

Tu venais de Colombo, de la misère des sols boueux, des lendemains inexistants rongés par la nécessité d'achever la journée.

"Where do you come from?

Where are you going?"

Toujours les mêmes questions, lancinantes,

Mélopée en boucle.

Je viens de la misère,

Je marche vers le ciel bleu,

Vers toi dont le passeport est blanc,

Privilège insensé qui ouvre toutes les portes.

 

Mon esprit retourne à Dammam,

Son aéroport.

Deux heures du matin

Fatigué par un voyage sans fin

Je me met dans la file des hommes indiens hagards.

Un policier arrive

"Sir! Please! come on with me!"

Sans attendre, me voici devant l'officier au tampon.

Mon sésame dans la poche, je hèle un taxi.

Monde insensé, où les hommes ne valent pas les hommes.

 

Exil souffrance

Exil espoir

Exil voyage

Exil prison.

Retour de Colombo, mon épouse te rassure jeune fille aux yeux de braise.

Demain tu te rendras chez Nemera,

Elle vient de la Grande-Ile.

Ses parents avaient pris le bateau pour fuir le Pakistan.

Ses lointains aïeux avaient quitté le Yemen, il y a longtemps, si longtemps,

Ils voulaient simplement vivre un islam différent

Et Nemera t'attend.

Elle a appris en France à enseigner la langue de Molière.

Tu t'occuperas de ses enfants.

Sois rassurée jeune fille,

Les tiens sont passés avant, pour voir, vérifier, te protéger.

Nemera n'est pas la deuxième, la troisième, la quatrième épouse d'un homme tout puissant, en tawb blanche, au shemag rouge et blanc.

Elle n'a que deux enfants et son homme est doux.

Les hommes de ton pays sont passés avant toi, pour toi.

Tu as de la chance jeune fille aux yeux noirs.

Tu viens du Sri-Lanka.

 

Mariam vient des Comores,

Son patron est son maître.

Elle a osé dire non!

Le maître est passé outre.

Mariam s'est enfuie.

Accusée de vol, menacée du fouet,

Elle dort ce soir avec tant d'autres femmes derrière les grands murs aux barbelés serrés.

Elle est femme, elle est noire et ça est pas grand chose.

Nurah vient d'Erythrée

Elle a seize ans

Dhiya a donné six mille cinq cents euros à sa voisine,

Nurah garde son bébé,

Dhiya garde son passeport.

"On ne sait jamais".

Dhiya est professeure,

Dhiya est française, son papa égyptien, sa maman d'Algérie,

Un passé de Cosette,

Les Ténardiers, Jean Valjean,

C'est l'histoire de Dhiya

Nous sommes à Dammam

Au bord du Golfe arabico-persique

Année 2014 après Jésus-Christ

1436 ans après l'Hégire.

 

Exil espoir

Exil souffrance

Tu es parti

Elles sont parties.

Elles viennent de Manille

Ont laissé leurs enfants aux mains de leurs parents

Les hommes les ont laissé, frappé, abandonné

Elles sont serveuses, ménagères, nounous

Elles frottent, font briller,

Elles astiquent.

"Comment vont les enfants?"

"Bien Monsieur Antoine

Bien Madame Isabelle"

Une larme perle au coin de leurs pupilles humides.

Le dernier a quatre ans.

Il avait un an quand l'avion est parti.

 

Neeta, a plus de chance

Ménage à gauche

Ménage à droite

La serpillière, le balai et le sceau à la main

Effacée

Invisible

Douze heures par jour

Couturière la nuit

Mais son mari est là et ses enfants aussi.

Le dimanche à l'église clandestine de la ville

Elle chante,

Elle prie,

Nous emmène choisir des tissus chatoyants.

Elle nous prend par la main

Nous serre dans ses bras

Son sourire plein de vie

J'ai trouvé une amie

Enfin vue!

 

Exil qui vous emmène

Sans fin

Toujours plus loin

Ailleurs

L'histoire de Nemera,

De ses anciens aïeux

Chassés d'un lieu, pas toujours accueilli,

C'est ton histoire aussi fille d’Israël

Toi dont le roulement des R a bercé mon enfance

Toujours sur le départ au grès des caprices des princes,

De la folie des homme.

Constantinople, Espagne

Amsterdam, Alexandrie

Et puis voyage en France

La Pologne,

Pour tes frères, pour tes sœurs.

Terminus Auschwitz!

 

"Rentre chez toi sale nègre!"

Rond-Point de Charbonnage

Libreville

Gabon

J'ai troqué les sables brûlants pour le vert des forêts.

Toujours la même histoire.

"Hé! le white, le white!"

Seul homme à la peau blanche dans la foule affairée

Je ressens tout le poids d'être autre,

Différent!

"Retourne chez toi, sale nègre!"

Ils sont là tous les deux

Les yeux fixés au sol,

Vrillés à leurs souliers.

Ils viennent du Cameroun,

Chauffeurs,

Étrangers sans papiers.

Le policier à la peau noire sourit

"Ce sera dix mille francs".

 

Je rentre à la maison, m'installe sous la varangue.

"Bonjour papa!

Ca va?"

On parle deux minutes,

Pas plus.

Le travail l'attend.

Angèle est là, fidèle,

Femme courage,

A six heures le matin

A dix heures le soir,

Elle est toujours là Angèle,

Fidèle!

Elle tord le linge

Repasse

Fait à manger,

S'occupe de la fille de sa patronne.

Elle est togolaise Angèle,

Sa patronne est Fang.

Cinq ans, cinq ans sans retour au pays.

Les papiers, les visas

Et encore les papiers

Et encore les visas.

Un an de salaire pour un visa.

Sa fille a dix ans.

Angèle ne pleure pas,

Angèle travaille

"C'est pas grave Papa.

C'est la vie,

C'est ainsi!"

 

Antoine Leprette

Dimanche 27 septembre

La maison du Pêcheur

Locmiquélic

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